Le selfie ou autoportrait (ou encore « égoportrait » chez nos amis du Québec), est un terme omniprésent dans la culture occidentale du XXIème siècle. Les dictionnaires Oxford (l’équivalent de nos dictionnaires Larousse et Petit Robert) ont choisi ce terme comme mot de l’année 2013 et les plus grands médias du monde entier ne cessent d’écrire des articles à propos de ce phénomène. Même le Président des États-Unis, Barack Obama joue le jeu et s’est pris en photo lors des obsèques de Nelson Mandela. Bien que la pratique soit extrêmement répandue, le selfie a mauvaise réputation. C’est un geste par lequel son auteur ferait preuve de vanité, d’orgueil, d’égoïsme et de narcissisme.

Peut-être pas…

Prendre une photo de soi-même n’est pas un acte fondamentalement immoral et ce n’est pas quelque chose de nouveau. Depuis l’arrivée des miroirs, les peintres et les sculpteurs se sont amusés à se représenter. L’autoportrait photographique n’a rien de nouveau non plus. Un Américain du nom de Robert Cornelius, pionnier dans le domaine de la photo, a photographié ce que le monde pense être le premier selfie en 1839. L’autoportrait (et le selfie), c’est pas tout jeune.

Peut-être que je m’expose aux critiques en l’admettant, mais j’adore les selfies. J’ai décidé d’utiliser ce medium pour partager un de mes projets: un voyage d’un an autour du monde. Mais, vous me demanderez, pourquoi se servir de selfies plutôt que d’une autre méthode de collecte de données? Et bien, j’ai commencé à tenir un journal intime quand j’avais 17 ans, et je suis depuis devenu un adepte du format documentaire. Depuis maintenant quinze ans, je tiens un journal et cela m’a permis de me souvenir des détails pratiques et affectifs de ma vie. De quelle aventure s’agit-il? Avec qui suis-je? Qu’est-ce que je ressens? Écrire a toujours été mon moyen de faire face au monde dans lequel je vis. Documenter votre vie ne doit pas obligatoirement se limiter à l’écriture: la photo et la vidéo nous permettent également de saisir, de stocker et d’observer nos vies d’une manière que les générations précédentes n’auraient jamais imaginée.

Avec ces pensées à l’esprit, avant de partir pour mon grand voyage, je me suis fixé quelques objectifs en matière de documentation: écrire une lettre à ma famille chaque semaine, filmer une vidéo chaque jour, et prendre un selfie quotidiennement. D’une certaine manière, l’autoportrait n’était pas seulement un moyen de conserver une trace de mon voyage, mais c’était également une excellente façon de voir les effets qu’un si long voyage auraient sur moi. Je voulais voir ce à quoi mon visage de baroudeur ressemblerait. À la fin de l’année, j’avais accumulé une barbe bien touffue et 500 autoportraits (il m’est arrivé de prendre plus d’une photo par jour).

Ces images, mises bout à bout, forment une animation rapide qui donnent un aperçu de mon voyage d’une année. Si vous arrêtez la vidéo à certains endroits, vous pourrez observer des changements particuliers. À mon arrivée à Buenos Aires, par exemple, je me suis fait attaquer par des moustiques qui ont dévoré mon visage (vous pouvez voir des piqûres sur mon front). Au fil du temps, alors que je vais d’un pays à un autre, je suis de plus en plus bronzé, je porte des chapeaux différents, je perds du poids, et puis je me laisse pousser la barbe. Mises à la suite, ces 365 photos racontent l’histoire raccourcie du voyage d’une personne, et ce de la manière la plus appropriée pour la capacité de concentration de mes contemporains du XXIème siècle.

Mais mon but n’est pas de pourvoir aux besoins de nos problèmes d’attention. Je pense qu’il y a une relation directe entre le selfie et le voyage en solitaire. Ce sont deux activités que l’on pratique seul. Bien que je me sois fait des amis lors de mon périple autour du monde, j’ai passé la plupart de mon temps seul. Parfois, il m’est arrivé de demander à quelqu’un de prendre mon appareil photo et de me photographier, mais la plupart du temps, je le faisais moi-même. Pourquoi? C’est le besoin d’autonomie qui se trouve au cœur de chaque voyageur.

Si on suit ce raisonnement, on pourrait dire que le selfie est un acte d’autosuffisance. Le geste qui veut que l’on se prenne en photo à côté de ruines Inca ou dans l’Himalaya reviendrait à dire: « Je suis là, quelque part dans le monde, je découvre la planète sur laquelle je vis; je suis seul et je m’en sors. » Si c’était le cas, est-ce que le selfie deviendrait alors plus acceptable? Est-ce que ce serait un medium valide pour un documentaire? Est-ce qu’on pourrait dire que c’est une méthode comme une autre de photojournalisme? Et pour finir, est-ce qu’il serait possible que le selfie soit considéré comme l’expression et la célébration de l’indépendance de celui qui en est à la fois l’objet et l’auteur?

Si c’est le cas, il est alors temps d’ouvrir nos esprits en faveur du selfie si critiqué. Au lieu de penser qu’il ne s’agit que d’une façon d’exprimer son narcissisme, peut-être que l’on devrait plutôt percevoir ce mode d’expression comme un medium nous permettant de communiquer des sentiments humains, plus facilement, tout comme ce que Robert Cornelius essayait de faire à travers son autoportrait: « C’est moi. Dans le monde. Je suis là. »

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