Photo: Jlhopgood

Une journée de juillet 2000, à l’hôpital Meir à Kfar Saba, en Israël, j’ai été témoin de la naissance d’un bébé palestinien.

Je suis entré dans la chambre numéro 5 où j’ai rencontré Fatma et Ali. J’ai demandé au couple si je pouvais rester et les aider en tant que doula. Ali accepta; il était prêt à tout pour que sa femme souffre moins. Je suis alors resté et j’ai fait office de kinésithérapeute.

Fatma ne répondit pas; non pas parce qu’elle ne pouvait pas parler, mais parce qu’elle ne parlait que l’arabe. Ali, lui, parlait couramment l’hébreu, ce qui nous permit de communiquer. Quand je devais travailler avec Fatma, mon seul moyen pour la comprendre était d’être attentif à son regard, à sa respiration, à son angoisse, à sa douleur et à ce qui la soulageait. Les yeux de Fatma ne quittaient pas les miens. Ali faisait tout ce qui était en son pouvoir et je voulais qu’il sente qu’il aidait sa femme dans son travail d’accouchement. Le plus important était que Fatma se sente soutenue.

Juste avant que son fils ne naisse, Ali m’a dit que Fatma avait 33 ans, qu’ils étaient mariés depuis 18 ans et que cet enfant était leur premier fils. Bien que Fatma ait eu sept grossesses, elle avait fait 5 fausses-couches. Pourtant, alors que les docteurs étaient septiques à propos de la santé du bébé à venir, on pouvait sentir la détermination de Fatma à mettre au monde un enfant en bonne santé, peu importe ce que cela impliquait.

Pendant les dernières contractions, Ali d’un côté du lit et moi de l’autre, nous la prîmes dans nos bras tous les deux en même temps pour lui donner toute la force dont elle avait besoin. Puis soudain, ces quelques mots résonnèrent dans la chambre et le couloir de l’hôpital: Allahu Akbar. Fatma tenait son enfant sur son sein et elle répétait Allahu Akbar tout en l’allaitant.

Ali et moi nous serrâmes dans les bras l’un l’autre et laissèrent place à l’émotion, à la fraternité et à la douleur. Après ça, nous nous sommes tous les trois embrassés. Je ne me souviens pas combien de temps ce geste dura, mais je ressens encore les larmes de Fatma et celles d’Ali se mélanger aux miennes.

Deux heures plus tard, une fois que l’équipe médicale établit que tout s’était bien passé, que nous étions tous rassurés, Fatma et le nouveau-né quittèrent la pièce pour une autre chambre où ils restèrent deux jours de plus. Ali et moi nous embrassâmes pour la dernière fois. J’entends encore les derniers mots qu’il m’adressa: « Todáahjí. La Salaam Aleikum », un mélange d’hébreux et d’arabe. Je répondis: « Aleikum Salaam », que la paix soit avec toi. Je ne les ai jamais revus.

De retour à la maison ce soir-là, à la fin d’un des jours les plus magiques qu’il m’ait été donné de vivre, j’ai pensé: « c’est dommage qu’il n’y ait pas eu de caméras, de journalistes venus du monde entier, d’experts en politique pour assister à cet incroyable moment. Peut-être auraient-ils alors pu répéter au monde entier que la haine entre nos deux peuples n’a pas de raison d’être. Peut-être auraient-ils pu être témoins: lorsqu’on traite l’autre avec respect et avec amour, on en ressort toujours gagnant. »

J’ai depuis assisté à la naissance d’autres enfants palestiniens et arabes et j’ai aidé pendant beaucoup d’autres naissances qui ont eu lieu dans cet hôpital, mais la venue au monde du fils de Fatma et Ali fut la plus symbolique. Nous ne sommes pas nés ennemis, nous ne sommes que des êtres humains. Rien de plus que des êtres humains.

Soyez le premier à laisser un commentaire