Le soleil au-dessus du parc national d’iMfolozi tape si fort que je ressens des ondes de chaleur s’abattre sur ma tête à travers le toit de la voiture. Le tableau de bord exhale une haleine écrasante. Ma tante, une française qui n’est pas habituée à ce climat, étouffe, mais c’est dans la chaleur que j’arrive à m’oublier.

Ma petite cousine de cinq ans, Lémoni, renifle l’air qui entre par les fenêtres ouvertes.

« Ça sent bizarre. »

« C’est l’odeur de la poussière », réponds-je en remplissant mes poumons de cet air qui m’a tant manqué.

Une grande partie de ma famille est entassée dans un convoi de deux voitures. La savane est verdoyante après la saison des pluies et un ruban de route s’étale devant nous à travers les collines. La réserve animalière de Hluhluwe-iMfolozi est la plus vielle d’Afrique. Du haut d’un sommet, je saisis pendant un instant l’immensité de cette espace: 96 000 hectares en tout. C’est ici que se trouve la plus grande population de rhinocéros blancs au monde. En 1895, suite à sa chasse excessive par les colons européens, on croyait cet animal éteint. C’est alors qu’un petit nombre de rhinocéros blancs a été redécouvert dans la région de Hluhluwe-iMfolozi, et que la réserve animalière a été créée.

Les petites routes sur lesquelles nous roulons ne nous permettent de voir qu’une infime partie du parc national. Il n’y a qu’à pied que l’on peut véritablement explorer ces terres. Depuis la voiture, les étendues sauvages sont intangibles, mais à la vue des vallées et des collines sans fin, elles sont imaginables, et je me sens saisi par un espoir enfantin.

Dans notre imaginaire collectif, les zones de conservation sont considérées comme des petites tranches immaculées de la Nature originelle. En réalité, les parcs nationaux tels que le Kruger (Afrique du Sud) ou le Serengeti (Tanzanie/Kenya) sont des espaces sauvages artificiels. A l’origine, l’homme faisait partie de l’équilibre de ces écosystèmes. Bétail et bêtes sauvages broutaient la même herbe. C’est un mode de vie que les Maasaï essaient d’entretenir tant bien que mal, mais en bouleversant les systèmes qui gouverneraient les pays d’Afrique et en transformant les rapports à la terre, les colons européens ont dérèglé cet équilibre ancien de l’homme à l’animal sauvage à tel point qu’aujourd’hui, il est impossible d’imaginer la survie du Big Five (les cinq espèces mises en relief par les autorités touristiques: lion, éléphant, buffle, léopard et rhinocéros) sans ces espaces artificiels protégés.

Je regarde la cime des acacias qui s’étalent comme des parapluies sur les bas-côtés. Bien qu’artificiel, il y a quand même une véritable magie ici.

On s’arrête à Sontuli, un endroit spécialement aménagé pour pique-niquer et un des rares endroits où il est permis de descendre de voiture sans être accompagné. Pour arriver jusqu’au point de vue on suit un chemin qui crisse sous nos pieds. Le bruit statique des insectes nous enveloppe. Il y a dans l’air une odeur de bois brûlé. On arrive enfin sur une falaise escarpée au-dessus d’une rivière large et sinueuse: l’iMfolozi Noire. On se pose là pour guetter les eaux avec des jumelles; La rivière brille sous le soleil de midi et des aigles survolent la gorge.

Le calme est puissant. Cet univers est un espace lent et c’est dans des endroits comme celui-ci que je me sens liée à quelque chose de profond. Comme le dit Dr Ian Player, l’ancien conservateur principal de la réserve animalière d’iMfolozi, c’est « notre chez nous originel ». C’est dans cet environnement que l’homme a évolué. « Nous portons l’Afrique au sein de nous-mêmes. Il fait partie de notre psyché ». Pour lui, la nature sauvage est « la cathédrale originelle, le temple originel, l’église originelle de la vie. »

Dr. Ian Player commença sa carrière de gardien du parc en 1952 à iMfolozi. C’est lors d’un trek à pied avec son mentor et ami Magqubu Ntombela, qu’il eut une expérience quasi-spirituelle. Il pleuvait et en sortant de la broussaille les deux hommes sont tombés nez à nez avec un petit groupe de rhinocéros. Ils étaient silencieux et calmes. Player raconte qu’il voyait des gouttes d’eau dégouliner le long de leurs peaux. C’est à cet instant qu’il se rendit compte que sa vie serait à jamais liée à ces êtres préhistoriques.

Effectivement, Player a dédié sa vie à leur protection. Grâce à Operation Rhino, Player a pu transférer des groupes de rhinocéros blancs d’iMfolozi vers d’autres réserves pour repeupler toute l’Afrique australe. Il en a même envoyés jusqu’aux États-Unis pour assurer la survie de l’espèce.

Au Zimbabwe, la mégafaune d’Afrique australe faisait partie de mon quotidien: à l’école, The Big Five était au programme; on se trouvait dans l’équipe sportif koudou, ou impala ou planaca; des zèbres, des éléphants et des girafes figuraient sur la monnaie que l’on utilisait au quotidien; on allait à Manapools ou à Matusadona pour les grandes vacances.

Je regarde ma petite cousine Lémoni assise sur un des bancs de pique-nique. Elle a grandi en France. Elle ne connaît ces animaux qu’à travers les livres pour enfants. Pour elle, L’Enorme crocodile de Roald Dahl est aussi farfelu que Pierre Martin le facteur l’était pour moi. J’ai hâte d’arriver au campement d’Mpila pour commencer l’aventure avec elle.

On s’inscrit dans un petit bureau au toit de chaume. Un avertissement avec une image sanglante d’un rhinocéros au visage découpé par une tronçonneuse rappelle que le braconnage fait des ravages. 93% de tous les rhinocéros d’Afrique se trouvent en Afrique du Sud. 558 ont été tués dans les six premiers mois de 2014. On parle désormais d’une guerre contre le braconnage. Et tout ça pour une corne qui n’a strictement aucune propriété médicinale; des études faites en Suisse, en Angleterre et en Chine le confirment…

Lorsque je demande à Beki, un des gardiens du parc à iMfolozi, si la réserve a été touchée par le braconnage, il me répond brusquement que oui mais ne semble pas vouloir en parler; peut-être parce que les nouvelles ne sont pas bonnes, peut-être parce qu’on applique maintenant une politique de suspicion envers toute personne qui pose des questions trop pointues sur les populations de rhinocéros.

Les mesures mises en place pour arrêter le braconnage des rhinocéros en Afrique du Sud sont multiples et parfois même top secrètes. Il existe un service téléphonique spécialisé dans le braconnage à appeler en cas de soupçon; on forme les gardiens du parc comme des soldats puisqu’ils vont devoir faire face à des armes puissantes telles que des AK47 et des R1; Une surveillance aérienne a été mise en place à iMfolozi et le gouvernement parle même de drones.

Et pourtant, les rhinocéros continuent de mourir. Le Général Johan Jooste, Officier Commandant de l’Opération Anti-Braconnage de SANPARKS, explique que trouver des braconniers au Parc Kruger (une réserve animalière qui fait la taille de la Belgique), c’est comme chercher un moustique dans le noir: « Ce n’est que quand on se fait piquer qu’on le trouve. » A la vitesse à laquelle les rhinocéros meurent en Afrique du Sud, leur taux de mortalité dépassera leur taux de naissance d’ici 2016.

Certains, tels que Dr Ian Player, préconisent une solution dramatique: la légalisation de la chasse aux rhinocéros. Cela peut paraître étrange pour un homme qui a dédié sa vie à la protection de cet animal, mais Player se sert d’un exemple historique pour expliquer sa position: en 1970 le rhinocéros a été réinscrit sur la liste de chasse. L’argent injecté dans les élevages de rhinocéros par les chasseurs étrangers a permis l’agrandissement massif des territoires protégés et a stimulé l’élevage des rhinocéros. La population de rhinocéros a alors explosée. Leur nombre a dépassé les 15 000.

Il existe aujourd’hui des cornes confisquées dont la valeur totale s’élève à un milliard de rands (plus de 70 millions d’euros). Est-ce que leur mise en vente serait une solution pour satisfaire la demande chinoise et vietnamienne? Ou est-ce que cela ne ferait que stimuler la demande? Est-ce que la légalisation de la chasse des rhinocéros permettrait de réguler le processus tout en encourageant le renouvellement de la population par l’élevage? Ou est-ce les conséquences sont imprévisibles? Après tout, nous ne vivons plus en 1970.

A peine avons nous terminés avec les papiers que Lémoni est déjà sous le charme des singes vervets qui s’obstinent à grimper et à se soulager dans les camions de safari qui sont garés devant le bureau. On s’installe dans nos tentes sur pilotis en faisant bien attention de mettre la nourriture sous clé pour éviter une invasion de singes. Malgré tous nos efforts, un cousin qui a cru bon d’amener son narguilé dans un parc national se fait voler sa chicha à la fraise.

C’est tard dans l’après-midi lorsque nous quittons le campement d’Mpila. Les routes ne sont plus goudronnées. L’anticipation nous rend bien silencieux. Le soleil est bas dans le ciel et les feuilles et les hautes herbes se saisissent de sa lumière orange et projettent de longues ombres sur la route poussiéreuse… On croit voir quelque chose à travers le feuillage. La voiture est à l’arrêt lorsqu’un rhinocéros émerge des épines d’acacias à quelques mètres de nous. On coupe le moteur. L’animal est calme et traverse la route à sa guise. Il s’arrête en chemin pour brouter l’herbe qui pousse sur les bords. Sa corne est bien droite et sa peau de dinosaure est comme une armure impénétrable. Pourtant j’y vois des plis: de gros bourrelets autour de son cou et de ses jambes. Je suis frappée par la vulnérabilité et la bienveillance de cet animal si puissant.

C’est là que l’on aperçoit à quelques pas derrière sa mère, un bébé rhinocéros. Il nous regarde d’un air curieux et légèrement inquiet. Sa mère poursuit son chemin et s’enfonce aussitôt dans la brousse. Son enfant la suit et en un clin d’œil, telle une apparition, ces géants de la nature disparaissent.

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