Photo: Malias

« LES ANGLAIS n’aiment pas les Français et les Français n’aiment pas les Anglais. »

Avez-vous déjà entendu cette phrase? Son bien-fondé dépend sûrement des expériences personnelles et des opinions de tout un chacun, mais si vous venez de l’un de ces deux pays, il y a de fortes chances pour que vous l’ayez déjà entendu dire. Pourtant les chefs d’État de chacun de ces pays passent leur temps à nous rappeler que l’Entente Cordiale entre les deux nations, après plusieurs siècles de conflits coloniaux, de guerres et d’agents des douanes grincheux aux portes de l’Eurostar, est plus forte que jamais et n’est pas sur le point de changer.

Nous, Britanniques, considérons nos voisins d’outre-Manche avec un curieux mélange d’amitié et de méfiance et, en général, les Français nous le rendent bien; le tout a donné lieu à des échanges culturels de longue date. Acheter un pain au chocolat ou un croissant en se rendant au travail lorsqu’on habite à Londres n’a rien d’extraordinaire; de même qu’il n’y a rien d’étrange à commander une tasse d’Earl Grey dans un café parisien. Une maman à Manchester dit « allons-y » à ses enfants alors qu’elle se dépêche de les conduire à l’école, et un adolescent bordelais s’écrit « Let’s go » pour que ses amis se mettent en chemin un soir de fête.

Je comprends la plupart de ces échanges: une culture a découvert quelque chose de délicieux, de pratique, de drôle ou d’agréable au-delà de ses propres frontières; résultat: elle l’importe et l’intègre. Pourquoi, alors, ai-je été tellement surpris par ce qui ressemble à l’adoption du drapeau britannique par les Français?

Lors de ma première semaine passée ici, à Lyon, j’ai vu plus de drapeaux britanniques que je n’en avais vu dans toute ma vie, et pourtant j’étais présent lors du fameux bisou (et du petit autre, plus coquin, qui suivit) entre Kate et Will en avril 2011. Ici, on le voit absolument partout: t-shirts, sacs à main, casques d’écoute, écharpes, vestes, chaussettes, soutien-gorge, vitrines de boutiques, peint sur les toits de voitures, collé en milliers d’exemplaires sur les classeurs des étudiants et mâché sur les gommes qui se trouvent au bout des crayons de bois, puis recraché en petits morceaux.

J’ai vu une fille avec un ruban à l’effigie du drapeau britannique dans les cheveux, j’ai vu un garçon avec un caleçon du même motif qui dépassait de son short, j’ai même vu un chien avec une laisse aux couleurs de l’Union Jack. Parfois, il est accompagné d’images plus ou moins artistiques représentant des monuments londoniens, et porte, ou non, la légende « London, England ». Et les Français ne sont pas seuls à adhérer à ce phénomène, mes camarades de classe espagnols ont des coques pour iPhone arborant le drapeau britannique, et l’ordinateur portable de mon professeur d’histoire russe en est couvert. Je vous jure, on se croirait dans l’une des avenues principales d’une ville du Royaume-Uni (sans les andouilles qui portent un jean avec une veste ou une chemise du même tissu, ça c’est une faute de goût dont l’Angleterre s’est débarrassée aux alentours de 1997).

Quand je suis arrivé à l’université en France, seul et sans ami, perdu dans une foule d’étrangers parlant français, mon cœur battait la chamade à chaque fois que quelqu’un arborant un t-shirt avec le drapeau de mon pays marchait dans ma direction. Peut-être que j’allais enfin rencontrer un autre Anglais avec qui parler ma langue natale pour donner un peu de repos à mon pauvre cerveau qui était fatigué de mes efforts vains à faire la conversation avec mes colocs’ français? Peut-être qu’on pourrait parler de la monarchie et boire une tasse de thé tout en regardant « Eastenders »! Non, rien de tout ça. Ces franco-français affublés du drapeau de mon pays passaient à côté de moi sans un regard, faisaient la bise à leurs amis, commençaient à se plaindre de la situation économique avant de partir faire la grève.

On voit le drapeau britannique vraiment partout ici en France. Ça me surprend toujours de le voir placardé sur tout et n’importe quoi, et je suis tout aussi surpris d’être si étonné par ce phénomène. Je suis sûr qu’un Américain ne serait pas étonné de voir le drapeau de son pays sur un t-shirt, et pourtant je suis toujours choqué de voir l’Union Jack sur des vêtements: en Grande-Bretagne, porter le drapeau britannique, à moins que cela soit fait avec beaucoup de goût, éveillerait le doute…

Malheureusement, je pense que cette opinion est liée au fait que j’appartiens à une génération qui associe le drapeau national avec des atrocités telles que le British National Party (un parti politique d’extrême droite dont l’Union Jack est l’emblème). Je suis certain que la jeune femme qui s’assied pas très loin de moi dans mon cours de géopolitique n’est pas une eurosceptique aux tendances racistes et à la rhétorique xénophobe mordante… Elle pense seulement que son t-shirt va bien avec son jean slim flambant neuf.

Finalement, peut-être que je devrais tout simplement me rendre à l’évidence: le drapeau rouge, blanc et bleu qui représente l’union de l’Angleterre, de l’Écosse, du Pays de Galles et de l’Irlande du Nord, n’est pas qu’un drapeau, c’est aussi une icône de la mode. Bref, assez parlé de tout ça, je dois partir: j’ai vu des couvre-théières aux couleurs de la Reine en solde, et je ne suis pas du genre à laisser passer une bonne affaire.

Vive la France!

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