Certaines personnes voyagent pour laisser derrière elles ce qu’elles ne supportent plus: le train-train quotidien, une relation amoureuse empoisonnée, des parents trop protecteurs, une météo peu clémente. Impossible, en revanche, d’oublier une pathologie à long-terme ou de la laisser à la maison, que ce soit au fond de votre armoire ou dans le deuxième tiroir de votre table de nuit.

Croyez-moi, ça ne marche pas, j’ai essayé.­­

Il y a dix ans, j’ai été diagnostiquée en tant que diabétique de type 1; le type de diabète qui nécessite des injections ou une pompe à insuline au quotidien. À l’époque, j’avais peur des piqûres et ça n’a pas changé. Mais, à 17 ans, quand on m’a diagnostiquée, ma plus grande peur était que la maladie me prive de ma liberté de mouvement, de mon style de vie. Ça n’a pas été le cas et ça ne l’est toujours pas, mais je dois, bien sûr, être sans cesse plus attentive que les autres.

Alors, à l’âge où tout le monde se pense immortel, j’étais très consciente de mon état médical: ma vie dépendait d’une hormone produite dans un laboratoire et qui coûte les yeux de la tête. Aujourd’hui encore, vivre ma vie et voyager en étant atteinte d’un diabète de type 1 me permet de réfléchir et de remettre en cause mes idées en matière de contrôle et de vulnérabilité, de dépendance et de liberté, de reconnaissance et de ce qui m’est dû, de handicaps et de validité.

En 2005, je faisais mon premier voyage à l’étranger dans le cadre d’un programme Vacances-Travail aux États-Unis. Ma plus grande peur était que, suite aux attaques du 11 septembre 2001, la sécurité aéroportuaire ne me laisse pas prendre l’avion avec 400 seringues et stylos injecteurs. Finalement, il semblerait que l’on ne puisse pas détourner un avion avec une seringue, ni même avec des centaines de seringues. En revanche, mes bandelettes test m’ont projetée dans le panier des voyageurs suspects. Quand vous êtes diabétique, vous devez tester votre taux de sucre avec ces bandelettes test. Imaginez des centaines de bandelettes réactives passer sous le scanner de la sécurité… C’est pas très beau à voir.

Ce serait mentir que de dire que la maladie ne me limite pas quand je voyage. Mais qui ne fait pas face à des obstacles? J’évite de voyager dans des endroits où il est difficile de se procurer de l’insuline, comme les zones de conflits ou les endroits très isolés. Je dois voyager avec plus de bagages que les autres pour pouvoir transporter mes fournitures médicales (qui prennent plus de la moitié de mon bagage à main) et pour stocker mes sucres lents. Je dois aussi toujours avoir avec moi un mot de mon docteur rédigé en anglais, afin d’expliquer ma pathologie.

Je ne voyage jamais sans une assurance voyage et, je m’assure d’avoir rempli tous les formulaires nécessaires afin d’avoir le statut d’employée en bonne et due forme : j’ai besoin de pouvoir me rendre à l’hôpital à tout moment si je me sens mal. Je dois manger correctement et éviter tout type d’infection sinon ma glycémie atteint des records dangereux. Si vous aussi vous êtes un voyageur effréné, vous comprendrez combien cette maladie est un fardeau.

Mais ce serait également mentir que de dire que mon diabète m’empêche de faire ce que je veux. Lors d’un voyage en Équateur, dans la ville de Baños, j’ai sauté à l’élastique depuis un pont et j’ai escaladé le volcan Cotopaxi qui se trouvait à 5000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Oui, c’était compliqué de différencier les manifestations d’un taux de sucre trop élevé ou trop bas des effets de l’adrénaline et du manque d’oxygène. J’ai fait une randonnée de 15 heures en Patagonie, notamment un trek dans un glacier glissant sous une pluie battante près du Mt. Fitz Roy, et j’ai passé le meilleur mois de ma vie lors d’un camp d’été au Danemark avec 48 enfants et 17 adultes venus du monde entier, et ce malgré le manque de sommeil et le régime « sandwich » peu recommandé pour quelqu’un comme moi.

Bien sûr, pendant ces aventures, j’ai toujours dû manger régulièrement et j’ai toujours dû mesurer mon taux de sucre, mais, malgré le diabète, j’ai vécu ces expériences, je me suis amusée et je me suis surpassée, et ça, je le garderai en moi pour toujours.

Être atteinte de diabète m’oblige à faire confiance aux autres et à avoir confiance en leur volonté de m’aider, peu importe d’où ces personnes viennent. Je pense au serveur indien qui s’est occupé de mon insuline lors de mon escale à l’aéroport de Dubaï, ou à ces étrangers, dont j’oublie maintenant les visages, qui m’ont aidée quand j’avais besoin d’un verre d’eau sucrée en urgence.

Oui, parfois on voyage pour fuir les choses auxquelles on ne veut plus faire face, mais la plupart du temps ces choses nous suivent partout où l’on va. Voyager tout en étant diabétique m’a appris que l’on ne peut vivre pleinement sa vie que si l’on apprend à vivre avec ses démons, que si l’on accepte les obstacles et que l’on apprend à les contourner pour mieux avancer.

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